Entretien

Problèmes de sommeil : quel est l’impact de la crise sanitaire ?

Difficultés à s’endormir, insomnies, réveils fréquents… depuis mars dernier et le premier confinement, nous sommes nombreux à rencontrer des problèmes de sommeil. Quel impact la crise sanitaire a-t-elle sur notre sommeil et comment retrouver un rythme plus sain ? Pour en parler, nous avons rencontré le docteur Marc Rey, président de l’Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV).

Beaucoup de personnes qui rencontrent des problèmes de sommeil étaient de « bons dormeurs » jusque-là. Devenir un « mauvais dormeur », est-ce irréversible ?

Non, mais à condition de pouvoir échanger sur ces problèmes de sommeil et de comprendre ce qui s’est passé. Ce qui fait le lit de l’insomnie chronique, c’est le fait de croire qu’on a définitivement perdu son sommeil et de vouloir retrouver un sommeil qu’on a un peu fantasmé. Il n’y a rien d’inquiétant à avoir eu des problèmes de sommeil cette année, c’est même tout à fait normal. Beaucoup de facteurs ont été réunis pour que des difficultés de sommeil émergent.

Quels sont ces facteurs ?

Pour bien dormir, nous avons besoin d’un climat de sécurité. Or cette année a été particulièrement marquée par l’insécurité. Insécurité d’une part pour notre santé et celle de nos proches – nous avons eu peur d’attraper une maladie dont nous ne savions pas grand-chose – , et insécurité d’autre part pour nos situations professionnelles, financières… Ces facteurs de stress sont très préjudiciables pour notre sommeil.

Un autre aspect important est l’aspect rythmique. Nous alternons habituellement entre des phases de veille et de sommeil. Mais ce rythme a été perturbé avec la crise sanitaire. Certains ont eu tendance à décaler leur rythme, notamment en se levant plus tard et en se couchant plus tard, avec une détérioration du sommeil à la clé.

La sédentarité joue un rôle sur les problèmes de sommeil. Qu’en est-il de la sociabilité ? La diminution des interactions sociales a-t-elle un impact ?

Il est difficile de faire la séparation entre la baisse de la sédentarité et la baisse de la sociabilité, les deux sont liées. En période normale, nos interactions sociales se font généralement dans une grande mobilité, elles sont corrélées à nos mouvements. Un exemple tout simple : lorsqu’on est au travail, des interactions se font en allant à la machine à café.

Et puis n’oublions pas que dans les interactions sociales, on rit ensemble. Or le rire est très important car il aide à préparer le sommeil. Rire permet de se défouler, d’être détendu… autant d’éléments qui font du bien à notre corps. Le fait de ne plus être ensemble, de ne plus rire ensemble est préjudiciable à notre sommeil.

" Le rire est très important car il aide à préparer le sommeil "

Avec le développement du télétravail, on peut plus facilement faire une sieste pendant la journée. Bonne ou mauvaise idée ?

La sieste est une bonne idée en soi, mais tout dépend de sa durée. Si on fait une sieste courte, inférieure à 20 minutes, cela permet de recharger les batteries et de reposer les systèmes d’éveil, sans pour autant avoir un épisode de sommeil important. Dans ce cas-là, la sieste est profitable et ne retentit pas sur le sommeil de la nuit. A l’opposé, une sieste longue (1h, 1h30) vous plonge dans un vrai sommeil et est donc préjudiciable pour le sommeil de la nuit.

Pendant le confinement, les gens ont fait davantage de siestes longues ou ont plus dormi en matinée. C’est ce type de décalage qui peut générer des insomnies chroniques. Il faut bien comprendre que l’important pour passer une bonne nuit, c’est de passer une bonne journée avec une vraie qualité d’éveil.

Avec le télétravail, nous passons moins de temps dehors et davantage sur nos écrans. Quel impact pour le sommeil ?

Lorsque nous sommes dans le noir, nous sécrétons une hormone, la mélatonine, qui provoque le besoin de sommeil. Sa sécrétion s’arrête avec la lumière du jour, ou lumière bleue, qui elle maintient l’éveil. Or, cette année, nous avons passé moins de temps à la lumière du jour, mais plus de temps devant celle des écrans le soir. Les écrans renvoient eux aussi de la lumière bleue. Ainsi, nous avons été plus exposés à la lumière bleue le soir, ce qui a pu retarder la sécrétion de mélatonine et donc l’endormissement.

Pour limiter les effets de la lumière bleue, il faut éteindre ses écrans au moins 1 heure avant d’aller se coucher. Devant une télévision, on est moins exposé que devant un ordinateur ou un téléphone car on se tient plus éloigné. Pour autant, la télévision demeure un faux ami. Beaucoup de personnes laissent la télévision allumée en croyant que cela leur évite de penser à leurs soucis. Mais la télévision est particulièrement anxiogène en ce moment et peut renvoyer des images très agressives.

sommeil

Le sommeil a-t-il un rôle protecteur ou thérapeutique face au Covid-19 et face aux virus en général ?

Tout à fait. Le sommeil est lié à notre système immunitaire. Être en dette de sommeil affaiblit notre système immunitaire et favorise le risque d’infection. Le manque de sommeil empêche le système immunitaire de faire des activités qu’il fait normalement pendant qu’on dort. Certaines cellules immuno-compétentes gardent en mémoire le contact avec des agents infectieux, et c’est cette mémorisation qui se fait pendant le sommeil. Le sommeil est donc un vrai allié pour la santé : il aide à la conserver, mais aussi à mieux faire face, puisqu’il a aussi un rôle réparateur dans les infections.

On parle beaucoup de la santé mentale en ce moment. Le sommeil a-t-il un impact sur celle-ci ?

Bien sûr, et cet aspect est connu depuis longtemps. Si on vous empêche de dormir, vous allez déprimer très vite et devenir très anxieux. Les services de contre-espionnage ont d’ailleurs beaucoup utilisé la privation de sommeil comme technique de torture. Contrairement à la torture physique, elle ne laisse pas de marque visible, mais a un impact très fort sur la santé mentale.

Le sommeil est une vraie question de santé  publique et l’est d’autant plus après cette année difficile. Y a-t-il une stratégie nationale sur le sujet, prend-on suffisamment ce sujet au sérieux ?

Le sommeil est un sujet de santé sur lequel nous sensibilisons depuis des années. L’INSV œuvre depuis 20 ans pour la promotion du sommeil auprès du grand public et des institutions. Mais il est vrai que le sujet a eu beaucoup d’échos cette année, c’est une nouveauté. Nous avons été particulièrement entendus. La Direction générale de santé s’intéresse à la question du sommeil, qu’il s’agisse de celui des enfants ou des adultes. Un véritable travail va être fait pour promouvoir le sommeil, un peu comme pour l’alimentation ces dernières années.

J’espère qu’il y aura des campagnes pour valoriser le sommeil, la sieste. Il faut éduquer au sommeil : éduquer au fait que c’est positif, intéressant et plaisant et que ce n’est pas une variable avec laquelle on peut jouer à la demande.

" Il faut éduquer au sommeil : éduquer au fait que c’est positif, intéressant et plaisant "

Lorsqu’on a des problèmes de sommeil, vers qui se tourner, qui consulter ?

La première personne à qui parler, c’est à son médecin généraliste. Notre médecin sait comment on vit, connaît notre rythme et est donc le mieux placé pour nous conseiller. De plus, la formation des médecins sur les questions de sommeil s’est beaucoup améliorée ces dernières années. Mais il ne faut pas aborder le sujet en fin de consultation et en discuter dès le début.

On peut aussi se tourner vers l’INSV et les sites du réseau Morphée. Ces sites mettent à disposition plein de conseils et d’informations sur le sommeil. Il existe également des centres de sommeil partout en France pour des consultations spécialisées, mais c’est bien le médecin traitant qui doit être consulté en priorité.

Lorsqu’on fait face à une insomnie, que conseillez-vous de faire ?

Tout dépend du type d’insomnie. Il faut distinguer les insomnies aigues des insomnies persistantes. Les insomnies aigues sont celles de monsieur tout le monde, qui arrivent ponctuellement. Dans ce cas, mieux vaut se lever plutôt que de s’énerver, car le lit doit rester un endroit agréable. On peut lire, peindre, faire des mots-croisés… Avoir une activité jusqu’à ce qu’on sente la fatigue revenir. En revanche dans le cas d’insomnies persistantes, il faut consulter pour trouver des solutions.

En savoir plus

L’INSV organise la Journée Sommeil de vendredi 19 mars 2020. Cette année, le thème le thème sera : « Bien dormir pour mieux faire face ». Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site de l’Institut du sommeil et de la vigilance.