Entretien

Eric Solary : « Le diagnostic des cancers a été retardé par le Covid-19 »

Président du conseil scientifique de la Fondation ARC, qui soutient la recherche sur le cancer, Eric Solary a répondu à nos questions. Récentes découvertes, interaction entre le Covid-19 et les cancers, nouveaux facteurs de prédisposition… Voici un tour d’horizon des grandes problématiques.

Avant de commencer, pouvez-vous expliquer la mission de la Fondation ARC ?

J’interviens ici au titre de président du conseil scientifique de la Fondation ARC. Je suis en charge de piloter l’évaluation de tous les projets de recherche qui sont soumis à la Fondation, qui est entièrement dédiée au soutien à la recherche sur le cancer. Ce soutien se traduit par un apport financier aux équipes de recherche qui déposent des programmes de recherche jugés compétitifs et intéressants par le conseil scientifique.

La Fondation soutient également des projets de recherche clinique – et c’est une de ses spécificités. Elle fonctionne par des appels à projets de différentes natures et de différentes tailles, qui peuvent être libres ou ciblés. Ces derniers peuvent être, par exemple, dédiés au cancer de l’enfant ou encore aux immunothérapies. Récemment, nous avons lancé un projet sur les liens entre le vieillissement et le cancer et la prise en charge des personnes les plus âgées.

Où en est-on dans les progrès de la recherche en cancérologie ?

Il faut se rendre compte d’où on vient et où l’on va. La Fondation ARC s’inscrit dans cette évolution des connaissances en cancérologie. Si l’on remet les choses en perspective historique, jusqu’au milieu du 19e siècle, le cancer était considéré comme une rétention d’humeurs. C’est apparu avec Hippocrate et ça a persisté pendant 2000 ans.

Il a fallu attendre longtemps pour découvrir que le cancer était en fait une accumulation de cellules et non d’humeurs ; et commencer à développer des thérapeutiques adaptées, comme la chirurgie. C’est le premier traitement des cancers depuis cette époque. Puis, à la fin du 19e siècle, il y a eu la découverte des rayons X et du radium avec Röntgen et les Curie. La radiothérapie est donc arrivée très vite après et demeure aujourd’hui le deuxième traitement des cancers.

" Actuellement, le grand progrès, c’est l’utilisation de plus en plus précise de l’immunothérapie. "

Puis, au début du 20e siècle, on a commencé à faire de la chimie de synthèse. Utilisée d’abord comme arme de guerre, c’est devenu ensuite la chimiothérapie appliquée aux patients au milieu du siècle. Pendant 50 ans, il n’y a pas eu de progrès jusqu’à l’avènement de la thérapeutique personnalisée dans les années 2000, issue de tous les travaux de la génétique. En 2010 est apparue l’immunothérapie.

Donc en 2020, le grand progrès ça a été l’utilisation de plus en plus précise et étendue de l’immunothérapie avec ses succès et ses échecs. La question actuelle en cancérologie est : qui peut bénéficier au mieux des thérapeutiques ciblées et de l’immunothérapie ?

Chimiothérapie cancer

Pouvez-vous détailler les progrès en radiothérapie ?

Après les découvertes de Röntgen et des Curie à la toute fin du 19e siècle, on s’est vite aperçu que la radiothérapie pouvait être utilisée pour tuer des cellules ; que certaines cellules malades étaient particulièrement sensibles à ce procédé. Quand une cellule devient cancéreuse, les mécanismes de réparation de l’ADN deviennent déficients. Avec la radiothérapie, on vise en particulier à altérer l’ADN à l’intérieur des cellules qui sont soumises à ces rayons, et donc les cellules malades meurent.

Toutes les tumeurs ne sont pas sensibles à la radiothérapie, mais on a appris à sélectionner des tumeurs qui y sont sensibles comme la maladie de Hodgkin (à condition qu’elle ne soit pas trop diffuse). Au fil des années, les appareils ont été de plus en plus précis. Des métiers liés à cela sont apparus : les radiophysiciens, qui calculent la dose qui est délivrée à la zone tumorale en évitant les tissus environnants.

" La radiothérapie reste une thérapie locorégionale extrêmement efficace pour traiter un certain nombre de cancers. "

S’il est vrai que les débuts de la radiothérapie ont été difficiles, on a progressé. Si vous irradiez une tumeur pulmonaire, on est dans un tissu qui bouge en permanence. Les appareils actuels intègrent le mouvement respiratoire. On a des rayons qui traversent les tissus sans les irradier. Quand on combine les progrès de l’imagerie et de la radiophysique, la radiothérapie reste une thérapie locorégionale extrêmement efficace pour traiter un certain nombre de cancers.

L’année a été marqué par la crise sanitaire. Quel impact a eu le Covid sur les retards de diagnostics ?

Dès que la pandémie a démarré, on s’est inquiétés de savoir quel allait être le retentissement sur le diagnostic et la prise en charge des cancers. Il y a plusieurs aspects en termes de conséquences. Pendant le premier confinement, le dépistage national qui est organisé pour le cancer du sein, le cancer colorectal et le cancer du col de l’utérus a été totalement interrompu.

Donc, il va y avoir un retard au diagnostic sur certains cancers qui ont beaucoup bénéficié des campagnes de dépistage. Pour le cancer du sein, on estime que l’augmentation du risque de mortalité dû à un retard de dépistage se situe entre 1 et 5%. Ces chiffres proviennent de modèles concordants établis par des équipes françaises, anglaises et américaines.

cancer du sein

La deuxième conséquence est que le traitement des patients atteints de cancer a dû être adapté à ces conditions très particulières. Il a fallu adapter les doses, sélectionner les traitements. Il y a eu des mesures de prudence, par exemple sur l’immunothérapie dont on ignorait l’impact sur les formes sévères de Covid. On a pu remettre en place les procédures habituelles depuis.

" Les hémopathies malignes sont à haut risque de mortalité associées à une infection par le Covid-19 "

Troisième point, tous les essais cliniques ou une bonne part d’entre eux ont été interrompus. Les patients qui avaient cette chance supplémentaire d’accéder à ces nouvelles thérapeutiques n’ont pas pu en bénéficier pendant la pandémie. Dernier point, on s’est beaucoup interrogés sur la fragilité des patients atteints de cancer touchés par le SARS-Cov-2. Il y a des cancers comme les hémopathies malignes, les leucémies, qui sont à haut risque de mortalité avec une infection du Covid-19 (multiplié par 2,5).

Les patients ayant des tumeurs solides sont moins à risque, même si cela dépend aussi de la situation thérapeutique au moment où l’infection survient. Il y a eu une interaction très forte entre le Covid-19 et le diagnostic et la prise en charge du cancer, dont on ne mesure pas encore bien le retentissement à long terme, si ce n’est pour les retards de diagnostic du cancer du sein qui a été modélisé.

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Quels projets sont prévus pour 2021 ?

On finance plus de 200 projets pour un budget total de 28 millions d’euros chaque année. Parmi ces projets, il y a des projets libres. Les chercheurs vont là où ils sentent qu’il y a une marge de progrès. En ce qui concerne la stratégie de la Fondation, les thèmes actuels sont l’immunothérapie et le vieillissement. L’incidence des cancers augmente avec l’âge, avec une moyenne d’âge située entre 60 et 70 ans.

La Fondation ARC veut lancer un grand programme national sur ce sujet, qui va comporter d’une part un essai clinique pour mesurer l’âge biologique de chaque patient et voir en fonction des situations comment améliorer le traitement. Puis, sur cette étude clinique, on va greffer des programmes de recherche translationnels et mécanistiques. C’est ce plan qui va se déployer pendant l’année 2021.

" En ce moment, on voit une augmentation des cancers du pancréas qui touchent des gens relativement jeunes. "

Les cancers arrivent-ils de plus en plus tôt ?

En effet, il n’y a pas que le vieillissement qui est en cause. Il y a des causes génétiques, qui surviennent dans 10% des tumeurs. Il y a près de 80 facteurs de prédispositions, dont certains très forts. C’est pour cela qu’il y a des familles entières touchées par le cancer. L’exemple classique est la mutation de BRCA-1 mise en lumière par l’affaire Angelina Jolie, qui s’est fait retirer les seins et mettre des prothèses car elle a cette mutation familiale qui prédispose au cancer du sein et de l’ovaire.

Ensuite, il y a des cancers qui touchent les jeunes dont l’incidence évolue sans que l’on comprenne pourquoi. Il y a des facteurs d’environnement – l’exposition au tabac, au soleil… En ce moment on voit aussi une augmentation des cancers du pancréas qui touchent des gens relativement jeunes qui suggèrent un facteur environnemental. Ce sont des sujets de recherche très importants. Il y a un programme de recherche sur le cancer du pancréas qui est soutenu par la fondation ARC.

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Y a-t-il d’autres facteurs de prédisposition liés à l’environnement ?

Si vous prenez la sédentarité et l’obésité, cela est clair qu’il s’agit de facteurs de prédisposition. Le contexte métabolique favorise la croissance des tumeurs. Il y a tout un travail sur l’environnement tissulaire. Quand quelqu’un se met en surcharge pondérale, il change totalement l’environnement tissulaire qui devient riche en adipocytes ; cela crée de l’inflammation qui peut favoriser l’émergence de tumeurs.

A part le tabac et le soleil, les autres facteurs liés à l’environnement qui prédisposent au cancer sont moins faciles à pointer du doigt. Néanmoins, tout ce qui déclenche de l’inflammation dans les tissus est un facteur.

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Les nanorobots et autres inventions technologiques peuvent-ils permettre de faire progresser le traitement des cancers ?

Oui, c’est un des axes de recherche. Les robots chirurgicaux permettent de faire des opérations beaucoup moins délabrantes et moins invalidantes. Cela permet de faire de la chirurgie très précise en combinant l’imagerie et l’intelligence artificielle avec la reproduction en 3D de la tumeur, sa localisation.

Ensuite, le fait d’intégrer des médicaments dans des nanoparticules, c’est une voie de progrès également. Les nanoparticules sont utilisées en galénique pour essayer d’améliorer l’accès des médicaments aux cellules cancéreuses. On peut les coupler à des molécules qui ciblent les cellules malades. Cela conduit à une délivrance plus précise des médicaments, à plus haute dose dans les cellules malades et à moins haute dose dans les cellules bien portantes.

" Une grande marge de progrès, c’est de personnaliser le dépistage. "

Dans un monde idéal, avec plus de moyens, comment peut-on imaginer le dépistage ?

C’est un point extrêmement important. On a jusque là discuté des traitements de cancers identifiés et du moyen de diminuer la mortalité de tumeurs bien établies. Mais c’est sûr que la plus grande marge de progrès est sur le diagnostic précoce. Prenons l’exemple du cancer du sein où une campagne de dépistage systématique a été mise en place, cela a fait progresser la survie de 10% au cours des 20 dernières années.

Une marge de progrès, c’est de personnaliser le dépistage, c’est d’évaluer pour chacun d’entre nous le risque de développer un jour un cancer en intégrant toute une liste de paramètres cliniques et biologiques. On aura plus un grand dépistage national, mais un dépistage adapté à notre propre risque, mesuré en fonction de l’histoire familiale, des facteurs génétiques… La Fondation ARC soutient d’ailleurs un programme européen sur le sujet pour créer un algorithme identifiant plus précisément le risque individuel.

Réponses recueillies par Jacques-Olivier BUSI et Paul LEBOULANGER