Entretien

Superéthanol E85 : quels impacts sur le budget et la vie des Français ?

Quels impacts le Superéthanol E85 peut-il avoir sur la vie des Français ? Prix à la pompe, compatibilité des véhicules, économies sur le budget auto, écologie… Nicolas Kurtsoglou, ingénieur responsable carburants au Syndicat National des Producteurs d’Alcool Agricole (SNPAA), a répondu à nos questions sur ce carburant pas comme les autres.

Essence

Avant de commencer, pouvez-vous nous expliquer la mission du Syndicat National des Producteurs d’Alcool Agricole (SNPAA) ?

Bien sûr. Ce syndicat, qui est membre de la Collective du bioéthanol, représente tous les producteurs d’alcool agricole de manière générale en France. L’alcool agricole, c’est de l’alcool fait à partir de betteraves, de blé et de maïs.

producteur de bioethanol

La production française est de 18 millions d’hectolitres par an en France, ce qui en fait le premier pays producteur européen. 12 millions de cet alcool sont dédiés au bioéthanol (carburant pour les voitures), les 6 millions restants servent à produire de l’alcool traditionnel (gel hydroalcoolique, pharmacie, spiritueux, chimie). Donc une majorité de cette production est dédiée aux biocarburants.

Quelle est la différence entre l’éthanol, le bioéthanol et le Superéthanol E85 ?

L’éthanol et le bioéthanol, c’est la même chose. « Éthanol » est le nom de la molécule chimique.  On parle aussi de « bioéthanol » pour signifier que ça vient des plantes.

Le Superéthanol E85, c’est le carburant. Il contient entre 60% et 85% de bioéthanol. Le complément, c’est de l’essence.

Par conséquent, le Superéthanol E85 c’est le carburant qui est à la pompe. Il n’y a pas de bioéthanol pur à la pompe.

L’info Malynx
Avec un prix moyen de 0,67€ le litre, contre 1,58€ pour le SP95-E10 (chiffres d’août 2021 du ministère de la Transition écologique) le Superéthanol E-85 est à ce jour le carburant le moins cher du marché. Il affiche une surconsommation d’environ 25% par rapport au SP95-E10.

Quels sont les véhicules qui peuvent rouler au Superéthanol E85 ?

Il existe deux manières de rouler à l’E85 : soit avec une voiture équipée d’un boîtier de conversion E85 homologué, soit avec une voiture flexfuel E85 d’origine.

Concernant les véhicules flexfuel E85 d’origine, aujourd’hui, on trouve 9 modèles sur le marché du neuf : 6 chez Ford, et 3 chez Jaguar Land Rover.

C’est peu, non ?

En effet, c’est peu. À mon avis, l’arrivée massive de Ford avec 6 modèles va montrer qu’il existe une vraie demande des automobilistes français pour des voitures flexfuel, et notamment des flex hybrides E85 (NDLR : véhicules hybrides non rechargeables compatibles au Superéthanol E85).

Si Ford génère beaucoup de ventes et augmente ses parts de marché en France, alors les constructeurs français verront qu’ils ont peut-être aussi intérêt à proposer ce genre de solution.

En quoi consiste l’autre solution du boîtier homologué ?

Il s’agit de faire poser un boîtier homologué flex-E85 qui s’adapte aux véhicules et leur permet de rouler au Superéthanol E85. Ces boîtiers ne peuvent pas être installés par n’importe qui. Seuls les garagistes habilités, travaillant dans des garages agréés, peuvent procéder à la pose du boîtier.

Tous les véhicules sont-ils compatibles avec le boîtier ?

Pour pouvoir être équipée d’un boîtier, la voiture essence doit être compatible au SP95-E10 (c’est le cas pour toutes les voitures construites depuis 2000) et équipée d’un moteur Euro 3 (c’est le cas pour toutes les voitures construites depuis 2001).

Un arrêté du 19 février 2021 a élargi le scope des voitures qui peuvent installer des boîtiers. Avant, seuls les véhicules à 14 cv et moins pouvaient installer ces boîtiers, maintenant toutes les puissances sont éligibles.

De plus, depuis cette date, toutes les voitures, y compris celles qui possèdent un filtre à particules, peuvent installer un boîtier. Ce n’était pas le cas avant.

Quel est l’impact de la pose du boîtier sur la garantie constructeur ?

Lorsque le garagiste installe le boîtier, il ne touche à aucun élément du moteur : ni tuyaux, ni durites, ni rien. Pourtant, ces pièces entrent en contact avec l’E85. C’est la raison pour laquelle la garantie constructeur sur les pièces en question passe du constructeur du véhicule au fabricant du boîtier.

Ainsi, pour être homologué, le fabricant du boîtier doit notamment récupérer la charge de la garantie constructeur, sur les parties qui sont en contact avec l’E85. C’est important de le préciser aux consommateurs.

Le transfert de cette responsabilité pose la question des risques. En convertissant un véhicule au Superéthanol E85, existe-t-il un risque de corrosion pour les éléments en contact avec ce biocarburant ?

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cela fait 10 ans que les fabricants fabriquent des boîtiers, même si ça ne fait que 2 ans qu’ils sont homologués.

Ces fabricants savent qu’il n’y a pas de problème de corrosion, de soupape abîmée, etc. C’est pour cela qu’ils acceptent de récupérer une partie de la garantie constructeur. Ils paient eux-mêmes des assurances, pas très cher, car il n’y a jamais eu de problème par le passé.

Si demain je veux poser un boîtier sur mon véhicule, concrètement, comment je fais ?

Il faut vous rendre sur le site www.infoe85.fr. C’est le site où sont listés tous les fabricants homologués.

Vous trouverez aussi le réseau des garagistes formés pour installer ces boîtiers sur le site internet de chaque fabricant. On en trouve partout, d’autant plus qu’ils ont des partenariats avec de gros réseaux, comme Norauto, Midas, Feu Vert, etc.

Combien coûte la pose d’un boîtier, en comptant le matériel et la main d’œuvre ?

une personne met des billets dans le reservoir de carburant

Ça dépend des puissances et du type d’injection (directe ou indirecte). En gros, la fourchette de prix va 700€ à 1300€.

C’est un budget assez conséquent. Comment fait-on pour rentabiliser la pose du boîtier ?

Le Superéthanol E85 est moins cher à la pompe que l’essence. En roulant à l’ E85, un automobiliste économise plus de 600€ tous les 13 000 kilomètres ! Ce chiffre prend en compte la surconsommation de 25% du Superéthanol E85.

Par conséquent, pour l’automobiliste moyen, le boîtier est rentabilisé en un peu moins de 2 ans. Par contre, quelqu’un qui roulerait 30 000 kilomètres chaque année le rentabiliserait en moins d’1 an.

Cela reste un peu moins intéressant pour quelqu’un qui ne roulerait que 5000 kilomètres par an.

Est-ce plus cher d’acheter un véhicule flexfuel d’origine, ou d’équiper son véhicule avec un boîtier ?

La solution la plus chère est celle du boîtier.

Si on prend l’exemple de Ford, l’achat d’une Ford flexfuel d’origine est de 0 à 400€ plus cher que l’acquisition d’une Ford essence neuve. Cela reste donc moins cher que d’adapter son véhicule essence.

De plus, il ne faut pas oublier qu’en cas d’achat de véhicule flexfuel d’origine, la carte grise est gratuite ! Excepté dans deux régions où elle est à moitié prix : le Centre-Val de Loire et la Bretagne.

En conclusion, il y a beaucoup d’avantages, à voitures équivalentes, à acquérir un flexfuel d’origine.

Aujourd’hui, certains automobilistes non équipés de boîtiers se risquent à des mélanges d’essence sans-plomb et de Superéthanol E85. Qu’en pensez-vous ?

Ce sont des pratiques qu’il faut éviter. Les mélanges et la reprogrammation sont absolument à bannir.

Est-il facile de trouver du Superéthanol E85 dans les stations-service ?

station service

Très facile ! Aujourd’hui, on trouve plus de 2550 stations qui proposent du Superéthanol E85 sur le territoire. On a d’ailleurs une application, appelée « Mes stations E85 », pour faciliter la recherche.

Est-il plus écologique de rouler au Superéthanol E85 que de rouler à l’essence ?

Tout à fait. Le bioéthanol pur, c’est 75% de réduction de CO2 par rapport à l’essence. Or, le Superéthanol E85 contient en moyenne 75% d’éthanol, donc si on fait le calcul, rouler à l’E85, c’est diminuer de 50% ses émissions de CO2 par rapport à l’essence. C’est donc 2 fois mieux pour le climat.

Au niveau de la qualité de l’air également, on divise par 10 les émissions de particules.

Quelles actions mettez-vous en place pour l’avenir du Superéthanol E85 ?

Aujourd’hui, on pousse la solution hybride rechargeable E85. C’est-à-dire que chaque voiture consommera 2 à 3 fois moins d’éthanol qu’aujourd’hui, puisqu’il y aura une partie hybride avec une batterie fonctionnant à l’électricité. Cette solution est encore plus positive pour le climat, puisqu’elle fait nettement baisser le CO2 par rapport à une voiture thermique essence.

Comment envisagez-vous l’avenir de l’E85 par rapport à la fin des moteurs thermiques d’ici 2035 ?

Le projet de la Commission européenne dit qu’on doit réduire de 100% les émissions de CO2 en 2035 par rapport à 2021. Mais il faut savoir qu’aujourd’hui, le calcul des émissions de CO2 ne se fait qu’au pot d’échappement. C’est une folie !

Quand on produit une batterie pour un véhicule électrique en Chine, cette production émet beaucoup de CO2, et pourtant ça n’est pas pris en compte. Si on veut vraiment faire quelque chose pour le climat, il faut faire une analyse complète de tous les éléments qui entrent en compte.

On essaie de dialoguer avec les hautes instances pour leur expliquer qu’il ne serait pas pertinent d’interdire les moteurs thermiques, s’ils sont meilleurs pour le climat.

Si demain, tout le monde se met à rouler à l’E85, il faudra augmenter la production de bioéthanol. Ne risque-t-on pas d’utiliser une trop grande partie de la surface agricole française, et d’empiéter sur les cultures alimentaires ?

Pas du tout. Aujourd’hui la production de bioéthanol occupe 0,6% de la surface agricole utile française. Ça veut dire que demain, même si on voulait remplacer toutes les essences par du Superéthanol E85, on utiliserait seulement 6% de la surface agricole utile.

Donc pas de concurrence possible avec la production alimentaire ?

Aucune concurrence alimentaire, non. Chaque betterave produit à la fois du sucre, de la pulpe pour nourrir les animaux, et de l’alcool. Il en va de même pour le blé et le maïs, qui produisent de l’amidon, des drèches pour nourrir les animaux, et de l’alcool. C’est donc une production complémentaire, et non pas une production concurrentielle.

Propos recueillis par Héloïse Torreani, rédactrice web SEO